• Maëlle Rey

Quelques questions à Bénédicte Linard, Ministre de la Culture

Le 1er juillet 2020, les cinémas belges rouvraient leurs portes après plusieurs mois de fermeture. A cette occasion, la Ministre de la culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Bénédicte Linard, nous avait rejoint au Kinograph pour marquer le coup. La fête fut de courte durée pour les amateurs de cinéma, le second confinement venant siffler la fin de la récréation dès la fin du mois d’octobre. Aujourd’hui les salles de cinéma belges n’ont toujours pas de perspectives de réouverture. Nous avons repris contact avec la Ministre pour avoir son point de vue sur cette situation totalement inédite.

© Pierre-Yves Jortay

Pensez-vous que la crise actuelle va profondément modifier le modèle économique du cinéma qui prévalait jusqu'ici ?

Il semble déjà acquis que la crise modifie le modèle économique du cinéma tant en ce qui concerne la montée en puissance des plateformes qu’en matière de chronologie des médias, mais dans quelle mesure, c’est encore trop tôt pour saisir tous les effets de cette crise, au beau milieu de sa gestion. La crise accélère une série de tendances qui préexistaient, que ce soit en termes de diffusion, de production, et même d’écriture avec le renforcement du besoin de diversité dans les contenus et dans l’apparition de nouveaux formats, consommés de plus en plus en ligne, et qui modifient l’écriture de scénarios. Il est nécessaire de trouver un nouvel équilibre, notamment entre les plateformes et les salles de cinéma. Les stratégies de diffusion et de production seront je pense fortement influencées par ce qu’il s’est passé depuis 12 mois. Parce qu’au-delà de la diffusion, enjeu majeur du secteur, c’est aussi le financement de la création qui est en jeu, puisque si les plateformes sont plus fortes, elles vont aussi davantage contribuer à la création. Les télévisions et les studios ont fortement guidé le financement de la création depuis des décennies. Il est probable que des nouveaux acteurs que sont les plateformes de streaming deviennent plus déterminants qu’avant et qu’ils guident davantage les stratégies éditoriales de soutien à la création. Derrière le modèle économique, il me semble qu’il existe un véritable enjeu autour de la diversité, tant des contenus que des publics. On sait que Netflix, par exemple, cherche à favoriser l’émergence de scénaristes et de contenus plus diversifiés, parfois plus de niches comme certains documentaires, même si ces niches restent larges au niveau mondial. Le cinéma est un art puissant parce qu’accessible et universel. En 126 ans, le cinéma a connu autant de révolutions artistiques et industrielles que l’ensemble des arts réunis : avènement du parlant, de la couleur, de la télévision, de la vidéo, du numérique et aujourd’hui, des plateformes. A chaque bouleversement majeur, on a annoncé la « mort » du cinéma, comme c’est encore le cas aujourd’hui. Pourtant, le cinéma a survécu, et plus encore, il s’est à chaque fois emparé de ces nouvelles menaces pour les transformer.


Quelle est selon vous la plus-value de la salle de cinéma alors qu’on n’a jamais eu autant de contenus vidéos disponibles chez soi ?

Cette crise visibilise certains aspects fondamentaux du cinéma que l’on a eu tendance à oublier : au-delà d’un acte culturel, aller au cinéma est un acte social, économique et politique. Côtoyer l’autre, dans toute sa diversité, est un enjeu fondamental dans notre société actuelle. J’ose croire que les gens vont retourner au cinéma pour cela, pour le petit (ou grand) moment exceptionnel que cela procure, pour l’expérience humaine qui se déroule avant, pendant et après une séance. Cela n’a rien à voir avec l’expérience individuelle que l’on a chez nous. Des contenus, il y en aura toujours, toujours plus. L’enjeu se situe dans la qualité de l’expérience, que cela soit chez soi ou au cinéma. Je suis convaincue que la qualité d’expérience que propose le cinéma, par son accueil, ses rencontres, ne sera jamais égalée par les plateformes. Les plateformes et le cinéma sont deux approches qui peuvent être complémentaires.

Au-delà d’un acte culturel, aller au cinéma est un acte social, économique et politique.

Faut-il selon vous rouvrir les salles de cinéma au plus vite ?

Bien sûr, le plus tôt possible est le mieux. Mais le plus tôt possible, c’est surtout dans les meilleures conditions possibles. Je l’ai dit, une des valeurs ajoutées essentielles du cinéma est son aspect culturel et social. Même s’il est certain que la réouverture se fera par phases en suivant des protocoles sanitaires stricts, il faut surtout empêcher que les salles referment. Les deux expériences de fermetures successives que nous venons de connaitre ont été traumatisantes pour tout le monde, le public comme les professionnels. Il faut reconstruire un rapport de confiance, dans un monde qui a indéniablement changé. Outre la santé physique, c’est la santé mentale qui est en jeu maintenant. Et le cinéma a une puissance énorme en termes de catharsis. Même si les aspects sanitaires resteront fort présents au début, je pense qu’il est grand temps que les cinémas, comme les autres lieux culturels, réouvrent. J’y travaille activement, et les derniers signaux sanitaires sont plus positifs pour entrevoir une fenêtre de réouverture, d’ici quelques semaines.

KinoQuizz

Quel est le dernier film que vous êtes allée voir au cinéma avant le second confinement ?


© Arizona Films

Il s’agit de Une vie Démente, le premier long métrage de Ann Sirot et Raphael Balboni, produit par Helicontronc dans le cadre des aides aux « productions légères » lancées par le Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel depuis trois ans. C’est la première fois qu’un film produit dans ce cadre ouvrait un festival majeur en FWB, en l’occurrence le FIFF. Ce n’est évidemment pas un modèle applicable à tous les films, mais celui-ci est écrit, construit, produit, dans cette économie particulière. J’y ai trouvé de la qualité d’écriture et de la finesse de jeu, sur un sujet pourtant pas évident. J’ai adoré les astuces de production, se servant de certaines contraintes comme des avantages. Le film devait sortir en salle au moment de la refermeture des salles. J’espère qu’il aura une belle « ressortie » car il le mérite.


Qu’est-ce qui vous manque le plus au cinéma ?

Le générique de fin. C’est un moment que j’apprécie, un « sas », une transition avant le retour à la vie réelle. Un moment qui nous rappelle qu’on était, pendant cette heure et demie, « hors du temps ». C’est aussi le moment où sur l’écran défilent les noms de toutes les personnes qui ne sont pas devant les caméras, toutes les techniciennes et techniciens entre autres qui ont travaillé pour rendre ce film possible.

Quelle est votre réplique de film culte ?

La première réplique qui me vient en tête c’est « Reviens gamin c’était pour rire » ! La réplique culte de Benoît Poelvoorde dans « C’est arrivé près de chez vous ». Adolescente, j’ai adoré ce faux documentaire, cet ovni, ce chef d’œuvre de l’humour noir qui fait véritablement partie du patrimoine belge cinématographique.


Quel serait le film qui pour vous résonne avec la situation actuelle ?

« La vita è bella ». Cela peut paraitre étrange, mais ce n’est pas pour le titre du film évidemment, même si j’ai envie de rester résolument optimiste pour notre futur. Je pense surtout à la manière dont Roberto Benigni traduit la situation horrible dans laquelle lui et son fils se trouvent, en transformant les règles du camp expliquée par le soldat SS. Par le récit qu’il fait de la réalité, il arrive à susciter quelque chose, à construire

une vision du présent et de l’avenir. Non pas qu’il ne faut pas regarder la réalité en face, mais qu’il faut se forcer à voir plus loin. Des perspectives, c’est ce qui nous manque le plus au cœur de la crise, et je pense que le récit que l’on est en train d’écrire conditionne aussi l’avenir. Malgré les énormes problèmes présents et à venir, il faut se réjouir que l’humanité tout entière arrive à faire face à une pandémie encore inconnue il y a 12 mois.


Quel est votre souhait pour le cinéma belge en 2021 ?

De la vie, sur l’écran comme dans la salle. La culture a survécu à cette crise, tout simplement parce qu’elle a horreur du vide. La culture se vit au quotidien, s’invente, se réfugie dans tous les interstices de la vie. La preuve en est les actions que le Kinograph a développé de manière très résiliente pendant les fermetures : le « ciné des confinés » en se réappropriant les espaces publics pour faire des projections de proximité, l’exposition « Outside In » qui a habilement questionné la place du spectateur en profitant des sensations amenées par une salle de cinéma vide, ou encore ce « KinoKonfiné », journal collaboratif et participatif entre l'équipe du Kinograph et les citoyens qui ont envie de partager leur amour du cinéma.


Propos recueillis par le Kinograph

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