• Thibaut Quirynen

Quand EmpreinteS amène la musique au cinéma

Dernière mise à jour : avr. 7

EmpreinteS, c'est un projet créé en 2017 à Bruxelles par Sylvie Traisnel. L'idée est simple : projeter un film, partager des émotions ensemble et créer de la rencontre autour de celui-ci. C'est surtout un rendez-vous mensuel, Musique au ciné, qui permet de découvrir et partager des documentaires musicaux. Celui-ci a d'abord eu lieu au Cinéma Aventure pour ensuite rejoindre le Kinograph. Après presque trente événements, on a décidé de revenir sur ceux-ci avec Sylvie, l'organisatrice.

© Annah Schaeffer

Salut Sylvie, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Tu sais bien, toujours compliqué pour moi de ne mettre que quelques mots… Disons que pour les personnes qui lisent ceci, je suis à l’initiative d’EmpreinteS depuis 2017 avec lequel, est programmé chaque mois un documentaire musical. Avec ce projet, je tente de créer du lien autour de la musique, du cinéma, entre les personnes qui les font et qui les aiment. Et ce, de la façon la plus simple au monde, organiser des projections et des rencontres.


Peux-tu nous dire comment t’es venue l’idée de projeter des docus musicaux ? Quand as-tu senti que la sauce prenait ?

Je suis chargée de projets socioculturels depuis quinze ans. J’ai toujours mis beaucoup de sens et de cœur dans ce que je faisais. Puis un jour, ça ne me suffisait plus de travailler uniquement pour les projets des autres.


J’ai toujours été intéressée, curieuse des parcours de vie et du cheminement des personnes en général. Pareil pour les artistes qu’on voit sur scène, dont on écoute les albums et leur parcours créatif, c’est pour ça que je mange du documentaire musical depuis longtemps chez moi. Y’en avait un en particulier que je voulais partager avec d’autres, The Devil and Daniel Johnston (Jeff Feuerzeig, 2005). Comme son titre l’indique, c’est sur Daniel Johnston, artiste et homme qui m’a toujours beaucoup touchée sur différents plans et sur lequel un livre sortait en 2017, Sorry Entertainer : La production artistique de Daniel Johnston de 1979 à 1986 (Xavier Lelièvre, 2017, éd. Camion Blanc). Je me disais seulement que ce serait cool de faire venir l’auteur, organiser une rencontre, projeter le docu et se faire plaisir. Le Cinéma Aventure à Bruxelles fut une évidence car j’avais déjà eu quelques contacts avec eux dans le cadre d’un autre projet. Ils ont accepté, l’auteur du bouquin aussi, on a trouvé une date et bim ! C’était lancé pour décembre 2017.

(...) C’est le leitmotiv du projet, le fait qu’on laisse tous une empreinte quelque part, artiste ou non, connu ou moins connu, dans la lumière ou dans l’ombre.

Entretemps, Charles Bradley décède, je découvre un très beau doc sur lui, Soul of America (Poull Brien, 2012). On tente de le programmer, on y arrive. Ce qui devait être une projection unique sur Daniel Johnston devient alors autre chose car dans ma lancée, j’avais envie de projeter d’autres docu qui m’ont touchée sur des artistes qui m’ont parlé. Le public suit peu à peu et le cycle Musique au ciné voit le jour en programmant un doc chaque mois. C’est rapidement que je sens que le truc parle aux gens, au fil des mercis et des étoiles dans les yeux après les projections. À la quatrième projection surtout, c’était sur Elliott Smith, Heaven Adores You (Nickolas Rossi, 2013). Il s’est clairement passé un truc ce soir-là. Le réalisateur était ravi de savoir, quand je lui ai écrit, que la mémoire de l’artiste à travers cette projection continuait de vivre et de nous toucher. Dès que je le peux, j’avertis les réalisateur.ice.s que leur film est projeté, qu’il vit encore même des années après. Ce qui me permet aussi de faire le lien entre l’empreinte de l’artiste, le sujet du doc, et l’empreinte de la personne qui a réalisé le doc. Et aussi forcément car c’est le leitmotiv du projet, le fait qu’on laisse tous une empreinte quelque part, artiste ou non, connu ou moins connu, dans la lumière ou dans l’ombre.


Tu as débuté ton cycle Musique au Ciné à l’Aventure, et on t’accueille désormais au Kinograph. Envisages-tu les choses différemment depuis ce changement de lieu ?

Oui et non. Non car depuis la naissance d’EmpreinteS, tout part de l’envie simple de créer du lien, d’apporter quelque chose aux personnes dans la salle. Pour atteindre cet objectif, je fonctionne avec le cœur - sans vouloir sortir des grandes phrases - mais si je ne le sens pas, je ne me force pas, et quel plaisir de fonctionner ainsi ! Quand je programme un film, je m’adapte toujours au lieu, à son esprit et à son public. Le Kinograph n’a pas forcément le même public que l’Aventure même s’il y a beaucoup de similitudes. Ce qui est envisagé différemment depuis le début de notre collaboration, je pense, est lié à la mélomanie que je te connais, Thibaut, et qu’on partage pas mal. Vu qu’on se tient au courant l’un et l’autre de ce qui sort, de ce qui nous ferait plaisir de voir sur grand écran, de ce qui semble possible en fonction de la capacité d'accueil du lieu, ça aide à prendre un angle plus précis. Après forcément, je dois faire des choix, par exemple un documentaire qui sort du lot comme le doc islandais Grandma Lo-Fi : The Basement Tapes of Sigridur Nielsdottir (Ingibjörg Birgisdóttir, Orri Jonsson, Kristín Björk Kristjánsdóttir, 2011) projeté en 2018 à l’Aventure aurait moins sa place chez vous pour différentes raisons et entre autres parce que quinze personnes dans une salle de 350 places, c’est moyen...


Ton Top 3 de soirées Musique au Ciné et pourquoi en quelques mots...

Compliqué car je peux me souvenir sans problème des 29 documentaires et je pourrais te dire en quoi chacun avait du sens à être projeté. Les émotions ressenties à chaque projection avaient toutes quelque chose de magique. Mais bon, pour répondre, je dirais Heaven Adores you sur Elliott Smith. J’en parlais plus haut mais vraiment ce soir-là, j’ai senti que nous étions toutes et tous en communion avec le doc, avec l’artiste. Il flottait une émotion douce assez folle, selon moi.

Bunch of Kunst (Christine Franz, 2017) sur Sleaford Mods. J’étais contente de voir des copains de concerts dans la salle. Je me suis rendu compte avec ce film qu’il y avait autre chose que des artistes morts comme sujet de documentaire musical. J’exagère bien sûr mais après Woodstock, Monterey Pop, Amy Winehouse ou les Clash, j’étais ravie de programmer un doc sur des artistes qu’on peut encore voir sur scène. La projection complète très bien le concert et les ressentis, on peut aller plus loin en images.


Je sais que tu me feras parler de Khamsin après, sinon ce serait dans mon top 3 bien sûr. Alors je vais évoquer la première projection chez vous en octobre 2019, autour de Daniel Darc, Pieces of my life (Marc Dufaud & Thierry Villeneuve, 2019) en présence des réalisateurs et de Frédéric Lo. Nouveau lieu, nouvelles envies, nouvelles expériences, assez de place pour un concert et une boum new wave. Ça fait lien avec ta question précédente sur comment les choses ont évolué. En fait ce soir-là, EmpreinteS allait un cran plus loin et atteignait d’autres objectifs avec la projection, le concert et les rencontres des réalisateurs, histoire d’avoir un combo gagnant et surtout cohérent.


On a terminé la saison avec la projection de Khamsin et un concert absolument dingue d’Oiseaux-Tempête au profit des musiciens de Beirut, quelques jours avant le 2nd confinement. Que te reste-t-il de cette soirée ?

En parlant de combo gagnant… Cette soirée quand j’y repense j’en ai des frissons et les yeux écarquillés de ce qui s’est passé. Pas tant sur l’aspect organisationnel et logistique mais surtout sur le couperet qui risquait de nous tomber dessus à tout moment, à cause du reconfinement. La team des Oiseaux qui débarque et qui s’installe rendait la chose enfin possible mais avant ça, j’y croyais à moitié tout en allant chercher le matos son et en réglant l’intendance. Une fois la soirée lancée, j’y pensais plus et c’est le public qui me rappelait que nous étions en train de faire quelque chose de dingue : un concert ! T’as l’impression alors de faire quelque chose d’insensé, de fou, de militant en organisant cette soirée. Y’avait clairement un autre enjeu qui me dépassait. Et là, ça faisait écho avec ce qu’on voyait : Khamsin (Grégoire Couvert & Grégoire Orio, 2019) qui va à la rencontre des artistes beyrouthin·es touché·es par l’explosion du 4 août 2020 et qui continuent malgré ça et malgré la guerre leur musique, parce qu’après tout, quoi faire d’autre quand on est artiste ? Ouais, c’était une soirée très forte en émotions. La projection, l’échange avec les réalisateurs sur leur travail de création, le concert, le lockdown, fou. D’autant plus que tout le monde travaillait gratuitement pour envoyer un max d’argent au Beirut Musicians’ Fund.

© Annah Schaeffer

Depuis ce deuxième confinement, les projections sont en pause, mais tu restes bien active. Peux-tu nous parler des coulisses de ton projet et de son développement ?

Active, oui j’essaie, je dois en fait. Si je ne le suis pas, je tourne en rond dans ce confinement et dans ma vie. Alors je développe EmpreinteS. Ca y est, on a un logo et un site web : https://empreinteS.cool. Puis, Musique au ciné continue bien sûr, je suis toujours en veille pour dégoter l’un ou l’autre documentaire à programmer afin de nous ravir les yeux et les oreilles dès que les salles pourront ouvrir. Je propose aussi les coups de cœur documentaire autour de la musique et du cinéma dans la newsletter mensuelle d’EmpreinteS et aussi sur Radio Campus Bruxelles, quasi tous les mardis dans la matinale.


Mais surtout, parallèlement à cela, je développe un projet qui me tient à cœur depuis plus de deux ans et sur lequel je n'avais jamais su m’arrêter. C’est un projet qui porte aujourd’hui le nom de Les Toiles et qui voit le jour peu à peu. C’est un projet qui va à la rencontre de celles et ceux qui ne peuvent aller au cinéma pour leur projeter des films, comme les sans-abris, les détenu·es ou les malades par exemple. Ça fait un an qu’on dit que la culture est essentielle, il était temps pour moi d’aller plus loin et de faire ma part avec EmpreinteS et ce nouveau projet. C’est aussi dans le but de continuer à tisser des liens entre le monde du cinéma et son public, tous ses publics en faisant venir les créateur·ice·s, les comédien·ne·s lors des projections. La programmation se crée avec et pour le public. Ça fait du monde quand on y pense, alors dans un premier temps, je me concentre sur le public des sans-abris, je rencontre le réseau associatif actif sur le terrain. La première collaboration est avec DoucheFLUX et la première projection aura lieu dans quelques jours. Coopcity, centre d’entrepreneuriat social et coopératif à Bruxelles, soutient le projet et quel bonheur d’avancer ! Je suis ravie de développer enfin Les Toiles car il est essentiel d’amener le cinéma, la culture auprès de toutes et tous, sans distinction, alors si les gens ne peuvent pas venir au cinéma, tu fais le pas d’aller vers eux. L’idée à terme serait d’avoir une projection ou plusieurs en commun, entre le public de Musique au ciné et celui de Les Toiles, mon rêve.


Terminons en musique ! Quelques conseils (albums, docus en ligne) pour terminer ? Quel film est tu le plus enthousiaste de présenter chez nous à la réouverture ?

Ouais, la question piège pour quelqu'un qui se dit mélomane… Rien de neuf et indé chez moi en ce moment. Je vais pas balancer mais un ami m’a remis du The Police dans les oreilles et je suis retombée la tête la première. Pour ce qui est des docu musicaux trouvables en ligne que je conseille, c’est sur la newsletter EmpreinteS chaque mois héhé.

© Laurent Nyssen

Ce que j’ai hâte de vous programmer, oh ben c’est Don’t Go Gentle (Mark Archer, 2020) sur Idles évidemment ! Y’en a d’autres mais lui j’ai vraiment hâte, un documentaire qui retrace l’histoire du groupe, de l’histoire de chaque membre mais aussi l’histoire de son premier public à Bristol et de la communauté qui s’est créée autour du groupe. Très beau.





Propos recueillis par Thibaut Quirynen

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Et bientôt, on l'espère, au Kinograph !



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