• Marie Decleire

Genre et cinéma : Thelma & Louise

Mis à jour : janv. 7

Avant de lire cet article, nous vous recommandons chaudement la lecture de l'introduction de notre rubrique Genre & Cinéma.


Attention : Spoiler alert

Vous avez peut-être eu l’occasion pendant l'été 2019, de vous asseoir dans la cour intérieure du See U, pour assister à une projection en plein air organisée par le Kinograph du film « Thelma & Louise ». C’est un film prenant, exaltant, qui m’est apparu comme libérateur mais m’a également perturbée.

© Solaris Distribution

Il m’a été très aisé de mettre des mots sur le bonheur émancipateur procuré par ce film, notamment sur la sensation ressentie lors de la scène où Thelma et Louise font exploser chacun des pneus et finalement le camion entier d’un conducteur exécrable.

L’explosion est d’ailleurs filmée en plan aérien et se transforme ainsi en un joyeux feu d’artifice de plaisir. Les femmes détiennent le pouvoir, et c’est filmé de manière jouissive. Le plaisir qu’elles y trouvent ne leur est pas seulement réservé.

(Brey, 2020, p.123)

Ce qui m’a donné plus de fil à retordre a été d’identifier mon impression qu’il y a, au cours de ce film, quelque chose qui cloche.

La figure de la hors-la-loi n’est que peu présente dans la culture cinématographique occidentale grand public (le déterminant « la hors-la-loi » se surligne d’ailleurs dans mon traitement de texte alors que j’écris ces lignes).

« Chez Despentes comme chez Ridley Scott, la femme hors-la-loi est dangereuse parce qu’en refusant la possibilité du viol elle refuse l’essence même de ce qui crée la loi patriarcale. » 
(7)

« Si la figure de hors-la-loi féminine dérange, c’est parce qu’elle incarne une femme pour qui aucune règle ne s’applique, et qu’elle porte atteinte à la cohérence de l’hétéronormativité. » (3)

« Le langage des femmes hors-la-loi se situe du côté de l’anarchie parce qu’il ne relève pas de la dépolarisation du code patriarcal mais plutôt d’un lieu où les codes sont explosés. » (6)

(Dupuis, 2012, 3, 6 : 7)

A la lecture de ces lignes et de son analyse, me voilà partiellement satisfaite. Mes propres lunettes m’empêchent de considérer une femme hors-la-loi et c’est pourtant cette même idée qui m’est libératrice tout au cours du film. Me voilà donc avec d’une part un regard libérateur de la prise de pouvoir et l’émancipation des personnages et d’autre part le défi que représente l’appréhension de personnages sortant des cadres classiques. Ça colle. Ça marche.

Mais pourtant je n’y suis pas encore. Qu’est-ce qui me dérange ?

Je repense alors à une scène qui peut sembler anodine : Louise humidifie, au milieu du désert, des morceaux de tissus qu’elle attache à son cou pour se rafraîchir. Ce robinet est extérieur, fixé au mur de ce qui semble être une station-service à moitié abandonnée. Et sur les marches de l’encadrement de la porte, un vieil homme, vêtu aux couleurs du désert et des murs poussiéreux qui l’entourent, est assis. Louise s’assied à côté de lui. Elle retire un à un ses bijoux alors que l’homme l’observe. La scène est calme, Louise sourit. Ils n’échangent pas de mots.


Plus tard, elle porte le chapeau de l’homme et plus une seule bague ou boucle d’oreille n’est visible. Il y a là un échange de ses bijoux contre le chapeau de cow-boy de l’homme. Et quand Thelma lui demande où elle a trouvé ce chapeau, Louise lui répond : « Stole it. » (Scott, 1991, 1 :19 :09)

Ce qui est fascinant dans Thelma & Louise, c'est à quel point l'intrigue tient à une inversion sexuelle des personnages.

(Nadeau, 1992 : 185)

À la lecture de Jacinthe Dupuis, puis de Chantal Nadeau, je commence à conceptualiser ces inversions. Il est symboliquement très clair qu’au fur et à mesure du film, les deux femmes adoptent des accoutrements défiant les normes de genre (malgré qu’elles aient emporté des valises bien remplies), et que leur attitude et comportement évoluent.

© Solaris Distribution

Cependant il m’est apparu que ce n’était pas tellement le fait que Thelma et Louise adoptent des attitudes, vêtements, démarches stéréotypées comme masculines en soi qui m’ait dérangée, mais plutôt que ceux-ci soient symboliquement joints à leur émancipation, leur prise de contrôle, de pouvoir et leurs diverses contestations des règles patriarcales.

Autant :

Ce film dénote parce qu’il se situe de manière totale du côté du female gaze, réussissant à la fois à montrer la terreur des deux femmes lorsqu’elles comprennent qu’elles ne peuvent échapper au viol, leur jouissance lorsqu’elles détruisent le male gaze, et la possibilité pour les hommes de prendre du plaisir en regardant les femmes comme des sujets et non comme des objets.

(Brey, 2020 : 121)

Autant il apparaît comme profondément problématique de symboliser le canal principal d’émancipation des deux femmes par l’appropriation d’éléments masculins. Cela implique au niveau du scénario complet que leur défiance de ces rôles institués, leur refus de continuer à obéir aux injonctions de couple, leur méfiance envers les institutions patriarcales, leurs rapports aux viols qu’elles ont subis, que tout cela est lié au fait qu’elles s’approprient des codes masculins ? [1]. Amenant soit à un paradoxe complet, soit à un cercle vicieux annonçant clairement qu’une femme ne pourra jamais totalement être émancipée, puisque son émancipation intégrale devrait relever du fait de pouvoir être un homme.

La transgression, de la loi comme du genre, se fait dans les mêmes conditions, c’est-à-dire dans la violence et à contre-courant.

(Dupuis, 2012 : 3)

Ce qui est intéressant à noter également est que le test de Bechdel-Wallace – dont nous vous parlions dans l’article introductif – n’est réellement passé qu’après près de la moitié du film, bien que les deux personnages principaux soient des femmes. Toutes les discussions tournent autour d’un ou des hommes (Darryl, Jimmy, Harlan, le J.D. ... d’ailleurs, aucun autre personnage du film n’est une femme, ce qui est tout de même aussi à questionner). Lorsqu’ils disparaissent des discussions, Thelma et Louise sont complètement transformées en comparaison avec les personnages qu’elles étaient au départ. Pour pousser la réflexion jusqu’au bout, nous pourrions avancer que les hommes ne sont plus au centre de leurs conversations, mais uniquement lorsqu’elles sont portraiturées comme des hommes. Car c’est bien là que se situe tout le paradoxe du film : prôner une émancipation féminine mais uniquement par le biais de valeurs patriarcales et de caractéristiques socialement définies comme masculines.

© Solaris Distribution

Je vais terminer avec l’opposition d’analyse qui a le plus animé ma réflexion :

Les cinq hommes [les policiers] ont l’air surpris tout en prenant du plaisir à regarder cette femme complètement émancipée. Le visionnage d’une bande de vidéosurveillance pourrait produire du male gaze – la femme est filmée à son insu –, mais ce qui est mis en valeur ici est, au contraire, leur plaisir de voir Thelma comme un sujet et leur surprise de ne pouvoir ni la surveiller ni la punir. »

Jusqu’au bout, le regard féminin sera libérateur, […]

(Brey, 2020 : 123)

Pour le regard de la spectatrice de même que pour le spectateur, cette inversion ne modifie en rien l'ordre et la position du regard. En faisant tenir à des femmes des rôles d'hommes, Scott ne bouleverse en rien le regard porté sur le film. Si l'identification chez la spectatrice peut jouer, c'est bien parce qu'elle ne conteste rien. Tout dans ce film constitue une transposition fidèle de la façon
dont un homme conçoit tantôt l'évasion, tantôt la répression, tantôt les redresseurs de tort.

(Nadeau, 1992 : 185)

S’il m’importe peu de définir qui a raison et si je ne me retrouve que partiellement dans chacun des textes il me paraît riche de les mettre côte à côte. La sensation de délivrance et de libération dans l’accompagnement de ces femmes qui transgressent les règles et qui sont représentées et cadrées comme sujets, qui sont des personnages à part entière (même si répondant à plusieurs clichés – mais passons) était pour moi non négligeable. Par contre, le sentiment d’un « hic », qui retenait tout de même ma satisfaction complète, vient du fait que cette libération n’est effectivement que conditionnelle. Et si les moments les plus satisfaisants sont libérateurs, ils répondent à une conception patriarcale de la prise de pouvoir.

… elles préfèrent « l’auto-exclusion à l’élimination sociale » (Fayard, 2006 : 67).

(Dupuis, 2012 : 6)

Leurs personnages ont beau s’approprier les attributs de pouvoirs qu’elles identifient comme tels, elles ne seront jamais perçues comme des hommes, ne seront pas entendues comme tels. Et c’est bien la raison, au départ, pour laquelle elles fuient.

L : Damn I don’t know why I just didn’t go to the police right away.
T : You know why. You already said it.
L : What did I say again ?
T : Nobody’d believe us, we’d still get in trouble, we’d still have our lives ruined. You know what else ?
L : What ?
T : That guy was hurtin’ me, if you hadn’t come out when you did he would have hurt me a lot worse, and probably nothing would have happened to him cause everybody did see me dancin’ with him all night, they would have made out like I’d asked for it. My life would have been ruined a whole lot worse than it is now. At least now I’m havin’ some fun. And I’m not sorry that son of a bitch is dead. I’m just sorry it was you that did it, not me.
(Scott, 1991, 1 :42 :21)

Quoi que vous pensiez en terminant ces lignes, j’espère qu’elles vous auront fait prendre un peu de recul, qu’elles auront animé quelque chose dans votre perception. Dans un sujet si pluriel que les questions de représentations et de genre, mon ambition était ici de questionner, lors d’une parenthèse cinématographique, la narration qu’il nous est donné de contempler.

© Solaris Distribution

En vous souhaitant de remettre en question vos classiques et de les regarder d’un œil nouveau, tout en appréciant la satisfaction de voir exploser le camion d’un personnage diabolique, je vous dis : à très bientôt.

Marie Decleire,

étudiante en Anthropologie à l'ULB


Notes :

[1] Nous pourrions envisager la possibilité que la manière pour Louise de prendre le contrôle et de se dresser contre ses agresseurs soit d’échanger ses bijoux contre un chapeau de cow-boy (tout de même référence majeure au Texas où elle ne veut pas retourner suite à une agression sexuelle jamais nommée), se réappropriant les attributs de ces agresseurs. Cependant tous ces changements sont présentés comme des évidences telles qu’elles en deviennent bien plus systémiques que liées à l’histoire du personnage de Louise. Cette hypothèse aurait pu être justifiée si la piste narrative avait été développée. En effet, cette ligne narratrice potentielle, pour décrire symboliquement que le personnage se réapproprie les codes propres à son agresseur, aurait dû être élaborée d’une manière spécifique au personnage pour être plus convaincante. Ce qui nous oriente donc bel et bien plus sur une piste de réappropriation générale des codes stéréotypés masculins pour se défaire des règles patriarcales.



Bibliographie :


1. Brey. I. (2020). Le regard féminin, une révolution à l’écran. Editions de l’Olivier.

2. Cathy. (2005). The Rule. sur https://dykestowatchoutfor.com/the-rule/ consulté le 3 décembre 2020.

3. Dupuis, J. (2012). Des victimes hors-la-loi : l’émancipation par la transgression dans Baise-moi et Thelma & Louise. Entrelacs, 9 | 2012, 1-9. DOI : 10.4000/entrelacs.351.

Nadeau, C. (1992). Are you talking to me ? Les enjeux du women’s cinema pour un regard féministe. Cinémas, 2 (2-3), 171-191. DOI : 10.7202/1001083ar.


4. Scott, R. (Réalisateur). (1991). Thelma & Louise [Film]. Fox Pathé Europa.




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