• Marie Decleire

Genre et Cinéma : Filles de joie

Avant de lire cet article, nous vous recommandons chaudement la lecture de l'introduction de notre rubrique Genre & Cinéma. Nous parlerons aujourd'hui d'un film dont l'avant-première a eu lieu au Kinograph : Filles de joie, réalisé par Frédéric Fonteyne & Anne Paulicevich.


Filles de Joie est un film qui met en scène trois femmes qui, chaque matin, passent la frontière entre la France et la Belgique pour aller travailler. Le film offre leurs trois perspectives, leurs trois regards, sur un matin puis sur les actions qui les rassemblent et sur leurs quotidiens.

© Versus production - Les Films du Poisson

Pour commencer, il me paraît important de clarifier qu’il ne s’agira pas ici de discuter la manière dont le sujet du travail du sexe est traité dans ce film. C’est un sujet qui a bien entendu tout son intérêt et son importance, mais ce n’est pas ma place ici d’en parler et je ne suis certainement pas la personne adéquate pour le faire.


Si ce sujet vous intéresse cependant, je peux vous faire part de très belles références et vous recommander des personnes très intéressantes.


Ce qui nous occupera ici, sera d’analyser le film avec certaines grilles de lectures (introduites dans notre premier article), d’interroger les manières de représenter les personnages féminins et l’histoire mise en scène. Nous ferons ceci aujourd’hui, en mettant en avant deux points différents : La question de la violence et la scène finale du film.


La question de la violence


Iris Brey nous pose la question de la qualification de la violence des actions de ces femmes comme violences féministes ou violences féminines. Là où je n’arrive pas personnellement à caser ce film, c’est que finalement, quand bien même le film a une portée politique, la plus grande violence pour moi, est celle du harcèlement représenté sous de nombreuses formes tout au long de l’histoire.


Ce qui est très intéressant dans l’analyse d’Iris Brey, est la question de la dépolitisation de la violence des femmes. Effectivement, elle pointe avec justesse que la violence d’une femme est très souvent représentée au cinéma comme « sous influence » de quelqu’un d’autre (souvent d’un homme), ou qu’il s’agit en tout cas d’un comportement déviant, qui ne ferait pas partie de qui elle est (comme personnage). Or, dans ce film-ci, la violence fait « partie de leur capacité d’agir » (Brey, 03/03/21).

© Versus production - Les Films du Poisson

Mon étonnement en écrivant tout cela, est qu’en fait, je pense que je n’arrivais pas personnellement à catégoriser ces violences parce qu’elles faisaient, pour moi, tout à fait sens compte tenu du reste du film, pour elles comme personnages et au niveau de la narration. Les scènes où elles sont les plus violentes ne sont pas les scènes ressenties comme les plus violentes. C’est l’entièreté du contexte de leurs quotidiens, qui m’est apparu comme la violence extrême de ce film. Les actes qui peuvent être considérés comme les plus violents en les isolant, ne sont finalement pour moi, pas les plus violents une fois remis dans le contexte du film. C’est les violences (sexistes mais bien d’autres également) qu’elles vivent chaque jour et qui augmentent en crescendo tout au long de ce film, qui ont pour moi pris le dessus. Et là où c’est très intéressant et où l’analyse d’Iris Brey m’a fait prendre conscience de quelque chose, c’est de la justesse de la représentation de ces comportements violents. Il ne s’agit pas de les légitimer, mais de remarquer que ce film, permet - ce qui est rare - de considérer les actions violentes de ces femmes comme assumées, délibérées, leur appartenant, sans influence de qui que ce soit, et surtout que tout cela soit logique et cohérent. Toujours en mettant en avant surtout le côté défensif et non pas oppresseur de cette violence. Il s’agit systématiquement de réactions, de défenses, elles ne se laissent pas faire face à toutes ces violences, ne veulent pas se laisser faire, se soutiennent et se débrouillent pour mettre un terme à ce qui étouffe leurs existences.


© Versus production - Les Films du Poisson

En considérant que “La violence féministe est une violence défensive et non pas oppressive.(Iréné, La terreur féministe dans Iris Brey 03/03/21) leur violence est féministe, mais elle est aussi féminine dans le cas d’une “...violence féminine collective, oragnisée, préméditée, porteuse d’un discours politique et féministe …” (Coline Cardi, Penser la violence des femmes dans Iris Brey, 03/03/21).



La scène de fin : La question de l’impunité


(Attention, probables spoils)


Ici, Iris Brey pointe l’impunité, chose peu commune lorsqu’un film représente des femmes violentes*. En effet, la dernière scène pointe les trois personnages principales, assises au soleil, calmes. Elles sourient et sont libres. Des ouvriers arrivent pour prendre un café et l’un d’eux se met à danser devant elles avec insistance. Elles l’observent et sourient.


Ce que je trouvais intéressant, c’est le retournement de situation partiel. Il danse pour elles, de manière humoristique et de manière sensuelle. Seulement, ce retournement symbolique ne l’est qu’au premier degré. Elles n’ont rien demandé, elles n’ont pas établi de contact avant qu’il vienne danser. Soyons bien clairs, il ne s’agit pas ici de dire que cette danse est en soi un problème. Elles sourient, une d’elles rie, il danse, elles ne manifestent pas l’envie qu’il s’en aille. Elles n’ont pas de gestuelle engageante ou engagée. Leurs gestes et positions suggèrent même plutôt le retrait, le recul. Le problème est qu’il s’agit d’une imposition. Ce n’est pas une scène d’apaisement, ou une scène d’inversion réelle, c’est tout de même une manière de rendre l’imposition glamour. Cette scène est finalement la concrétisation de toute la violence du film, les personnages principales doivent dire non si elles ne veulent pas (souvent avec violence), sont obligées d'agir si elles souhaitent que cela s’arrête, puisque le point de départ n’est pas l’échange. Le camion arrive, et les ouvriers s’en vont.


C’est finalement en partie, l’essence de la violence patriarcale, l’imposition de la présence, requérir la constante attention, devoir toujours manifester l’inconvenance, alors qu’il serait bien plus intéressant de répondre à une invitation.

© Versus production - Les Films du Poisson

À nouveau, la scène n’est pas un problème en elle-même. C’est la place que cette scène occupe dans la narration - lui donnant un statut spécifique - qui met en exergue bien autre chose que leur émancipation et/ou leur apaisement. L’ambition était peut-être celle de la fatalité, que ces femmes ne pourraient jamais être tout à fait émancipées. Cependant, cela me paraît peu probable. C’est une réponse que nous n’aurons probablement jamais. Pourquoi terminer ce film de cette manière ? La musique est enjouée, il y a du soleil, tout semble paisible. Une fois par contre, toute la mise en scène (cadrage, musique, etc) retirée, à quoi ressemble réellement cette scène? C’est, encore et toujours, elles qui répondent à une manifestation masculine, justement au moment où elles pourraient ne plus le faire.


*Un exemple dans l’article précédent concernant Thelma & Louise.


Marie Decleire,

étudiante en Anthropologie à l'ULB



Bibliographie :


Conférence d’Iris Brey le 03/03/2021 avec le Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel.


Pour en savoir plus sur la conférence d'Iris Brey :


Retrouvez l'article de CineVox




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