• Maëlle Rey

Genre & Cinéma : La leçon de piano

Dernière mise à jour : mars 25

Avant de lire cet article, nous vous recommandons chaudement la lecture de l'introduction de notre rubrique Genre & Cinéma.


N.B : Spoil probable !


Dans son ouvrage Le regard féminin, Iris Brey aborde à plusieurs reprises le film de Jane Campion, La leçon de piano dans un chapitre nommé Une esthétique du désir. Elle le prend pour un exemple de film au regard féminin*. Celui-ci a également été projeté cet été en version restaurée au Kinograph. Il semble nécessaire de rappeler, dans une rubrique intitulée Genre & Cinéma, que Jane Campion est la seule femme réalisatrice à avoir reçu la Palme d’or du Festival de Cannes.

Tout d’abord, il est important de préciser que tout ce qui sera écrit ici est basé sur des perceptions personnelles. S’il est indéniable que La leçon de piano est un film poétique, que les images sont d’une beauté à couper le souffle et que la musique hérisse les poils, certains éléments présents dans ce film restent, selon moi, ambigus. Puisque nous nous intéressons dans cette rubrique à un prisme bien précis, celui du female gaze, je mettrai le doigt ici sur ce qui m’a dérangée et tenterai d’en comprendre les tenants et aboutissants.


Le film est l’histoire d’une jeune femme muette et veuve, Ada McGrath, qui débarque avec sa fille sur une plage de Nouvelle-Zélande. Elle doit y épouser Alistair Stewart, un homme qu’elle n’a jamais vu, venu coloniser ces terres. Passionnée de musique, Ada est venue avec son piano. Pour arriver jusqu’à la ferme dans laquelle ils habiteront, le trajet est complexe. Stewart échangera le piano d’Ada contre des terres appartenant à son voisin maori, George Baines.


Muette


Le fait que le personnage principal féminin soit muette m’apporte un premier questionnement. J’ai envie de comprendre pourquoi, et ce que cela apporte à la narration. Faire taire la femme est un mécanisme tellement présent dans nos sociétés qu’il est toujours difficile à accepter qu’elle soit tue dans la fiction également. Pour Iris Brey, cela n’est pas anodin et amène une réflexion intéressante : « (…) Elle nous force à réfléchir au rapport entre la parole et les femmes, lesquelles trop souvent demeurent réduites au silence, qu’il s’agisse de réalisatrices ou de personnages » (Brey, 2020). Cependant, il est intéressant de remarquer que malgré son silence, le personnage interprété par Holy Hunter parle. Elle s’adresse à sa fille grâce à la langue des signes et à tous les autres personnages grâce à son piano. La musique est son langage.


Selon Iris Brey (2020),

« Dès qu’une femme prend la parole, on insiste sur sa puissance. Or c'est toujours problématique de parler de 'femme forte' ou de 'femme puissante' dans notre société : il faudrait s'interroger sur ce que c'est, au juste, une femme forte, et pourquoi ce terme est si employé. ».

Dans le film de Jane Campion, l’émancipation du personnage principal, Ada, ne passe pas par cette parole « (…) puisqu'elle n'a pas de voix, son expression passe par d'autres sens, et sa capacité à s'émanciper va elle aussi transiter par autre chose que par la prise de parole. » (Brey, 2020).


Pourtant, selon la réalisatrice**, son personnage a la capacité de parler et choisit de ne pas le faire. Cela lui confère un certain pouvoir, donc. Mais à la fin du film, nous l’entendrons. N’y a-t-il donc tout de même pas une forme d’émancipation par les mots ?


Consentement, male gaze et scopophilie

Venons-en au vif du sujet. Cette partie concernera davantage la relation entre Ada et Baynes. C’est à cet endroit qu’il y a, selon moi, un problème concernant la représentation du consentement. Et c’est sans doute un des facteurs qui pousse le film à être flou sur ces questions. En effet, l’histoire d’amour entre Ada et Baines commence sur des bases sordides : un chantage sexuel afin de retrouver son piano. Si on ne peut pas nier la beauté et la romance présente dans l’évolution de leur relation, le message est tout de même dérangeant. Il fait appel à un stéréotype que l’on retrouve régulièrement dans le cinéma – ou dans d’autres formes artistiques, la liste n’est pas exhaustive – et qui est le suivant : si on force une femme à aller contre son consentement, elle finira par aimer ce qui lui est imposé et s’en retrouvera satisfaite. Quelle image cela véhicule-t-il ? Il est, selon moi, important de se poser cette question et surtout, impossible de ne pas être dérangée par celle-ci. Dans son film Holy Smoke sorti en 1999, Jane Campion fait intervenir une relation entre deux personnages – dont l’un est également interprété par Harvey Keitel – qui est quelque peu similaire. La limite entre l’amour et la relation obligatoire, non consentie, est difficile à cerner malgré que les deux puissent être corrélatifs.


La scopophilie est définie par le psychanalyste Sigmund Freud comme étant le plaisir de posséder l’autre par le regard. Pour Laura Mulvey, réalisatrice à l’origine du terme male gaze, il existe deux manières de procurer du plaisir visuel au cinéma : le narcissisme et la scopophilie, qui nous intéresse aujourd’hui. Ce que Jane Campion a réussi à éviter se situe, selon Iris Brey, de ces côtés-ci : « (…) elle – la réalisatrice – refuse de nous placer, spectateurs et spectatrices, dans le rôle de voyeurs et de voyeuses. Elle veut que la rencontre entre les peaux d’Ada et de Baines soit aussi une rencontre entre notre corps et les leurs. » (Brey, 2020, p.59). De plus, la manière dont la caméra filme le corps d’Ada ne me semble pas correspondre à la définition du male gaze. Comme l’analyse Iris Brey, « Jane Campion fonde une perspective qui lui est propre à partir du corps féminin. Mais à aucun moment, la cinéaste n’essentialise l’expérience féminine. » (2020, p.56).


Divisions autour du film


Le film divise. Si la réalisatrice Jane Campion semble se placer du côté du regard féminin, et faire intervenir des personnages féminins de manière récurrente, il n’empêche qu’on peut se poser la question de savoir si le film peut être réellement considéré comme féministe. La manière dont la caméra filme la femme, les rapports sexuels et les diverses agressions est subtile, pas voyeuse. Cependant, si un film peut difficilement se définir comme féministe sans adopter un female gaze, l’adoption du female gaze ne rend pas toujours un film féministe pour autant. Il y a d’autres éléments qui peuvent être pris en compte : le scénario et les dialogues, par exemple. Si, en ce qui concerne le regard, ce film peut se dire féministe, en ce qui concerne, à l’inverse, le fond et le message principal qui en ressort, il ne peut réellement être défini ainsi, selon moi.

La grande confusion qui intervient dans le fait de considérer ce film comme étant « féministe » est la suivante : ce n’est pas parce que le personnage principal est une femme et que le film passe le test de Bechdel*** qu’on peut le qualifier ainsi. En effet, ce n’est pas parce que c’est rarement le cas qu’il faut sauter à pieds joints dans une mauvaise qualification. Il est tout de même important de remettre en question certaines représentations.


La leçon de piano a toutes les qualités cinématographiques nécessaires pour être considéré comme un très bon film. Sur le fond, par contre, les ambiguïtés présentes laissent perplexes et, même après les avoir citées et analysées, il me semble toujours compliqué de se placer. Il serait intéressant de connaître le point de vue de la réalisatrice sur son œuvre, avec le recul sur certaines notions dont le consentement, que nous avons aujourd’hui.


Maëlle Rey


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Notes :


*Le regard féminin est défini par Iris Brey de la sorte : « Il existe un regard féminin, ou female gaze, un regard qui nous fait ressentir l’expérience d’un corps féminin à l’écran. Ce n’est pas un regard créé par des artistes femmes, c’est un regard qui adopte le point de vue d’un personnage féminin pour épouser son expérience ». (2020, p.9).

C’est cette définition qui nous intéresse.

**Interrogée par Bernard Pivot en 1993 dans l'émission Bouillon de culture.

***Les explications concernant ce terme sont à retrouver dans l'introduction de cette rubrique.


Bibliographie :


- Brey, I. (2020). Le regard féminin – Une révolution à l’écran. Edition de l’Olivier.

- France Culture, Hors-champs, Jane Campion au micro de Laure Adler, 14/10/2009.

- Mulvey L. (1975). Visual pleasure and Narrative Cinema. Screen. (6-18). DOI : 10.1093/screen/16.3.6.

- Arbrun, C. (2020, 6 mars). Les 7 films les plus féministes recommandés par Iris Brey. Terrafemina. https://www.terrafemina.com/article/films-feministes-les-7-films-les-plus-feministes-recommandes-par-iris-brey


Pour aller plus en profondeur sur le sujet…


- Le grand format de RTS sur le film ainsi que l'émission "Travelling" intégrée dans celui-ci.

- Jane Campion dans le "Bouillon de culture", au micro de Bernard Pivot en 1993.


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