• Sarah Rousseau

Festen et le Dogme95 : le manifeste danois à contre-courant d’Hollywood

Le 26 octobre, les cinémas bruxellois sont contraints de fermer leurs portes au vu des nouvelles normes Covid. La sortie dans les salles du film Druk du réalisateur danois Thomas Vinterberg, qui était programmée deux jours plus tard, a donc malheureusement été reportée. Dès les premières projections à l’international, le film a reçu énormément d’avis très positifs (7,6/10 sur SensCritique – 8,1/10 sur IMDb - 4,2/5 sur Allociné). En ce qui me concerne, j’attends avec une impatience énorme le moment où le Kinograph va rouvrir pour courir le voir.


Festen de Thomas Vinterberg © Les Films du Losange

J’aimerais profiter de la vague d’éloges qui ont suivi la sortie de Druk, le douzième long-métrage de Vinterberg, pour conseiller et analyser son second film, qui date de 1998 : Festen. Ce film atypique vaut la peine qu’on s’y attarde : il reste finalement assez peu connu du grand public, même s’il est généralement considéré comme un film culte. Cet article est sans spoilers ! Le but est vraiment de vous donner envie de le regarder sans en dévoiler trop.


Le Dogme95 et le vœu de chasteté


En mars 1995, les deux réalisateurs danois Lars von Trier et Thomas Vinterberg écrivent le manifeste du Dogme95. Leur objectif avec la création de ce nouveau mouvement artistique influencé par les courants réalistes est de ramener la production cinématographique à une forme plus pure et sobre. Ils présentent le mouvement comme une opposition claire et assumée à l’industrie cinéma anglo-saxon, qui truffe ses films d’effets spéciaux et d’artifices, produisant des résultats qui n’ont selon eux plus rien de naturel, d’humain ou d’original. Von Trier et Vinterberg veulent rendre au cinéma son côté artistique et réaliste, en laissant toute la place au jeu des acteur·trice·s, aux personnages et à l’histoire. En somme, une espèce de petite cure de désintox pour le cinéma, gangréné par les superproductions hollywoodiennes.


Avant de continuer mon article, je trouve ça important de retranscrire le fameux Vœu de chasteté :

Je jure de me soumettre à l’ensemble des règles élaborées et entérinées par DOGME 95 :

1. Le tournage doit avoir lieu en extérieur. Les accessoires et décors ne peuvent être fournis (si un accessoire particulier est nécessaire à l’histoire, il faut choisir un extérieur où l’accessoire peut être trouvé sur place).

2. Le son ne doit jamais être produit séparément de l’image et vice-versa. (La musique ne doit pas être utilisée à moins qu’elle ne soit produite là où la scène est en train d’être tournée).

3. La caméra doit être tenue à l’épaule. Tout mouvement — ou immobilité — faisable à l’épaule est autorisé. (Le film ne doit pas avoir lieu là où la caméra se trouve ; c’est le tournage qui doit avoir lieu là où se déroule le film).

4. Le film doit être en couleur. Tout éclairage spécial est interdit. (S’il n’y a pas assez de lumière pour filmer une scène, celle-ci doit être coupée ou bien il est possible de monter une seule lampe sur la caméra).

5. Les traitements optiques (trucages) et filtres sont interdits.

6. Le film ne doit contenir aucune action superficielle. Meurtres, armes, etc. sont interdits.

7. Les aliénations temporelles et géographiques sont interdites. C’est-à-dire que l’action du film se déroule ici et maintenant.

8. Les films de genre sont inacceptables.

9. Le film doit être au format 35 mm standard.

10. Le réalisateur ne doit pas être crédité.

De plus, en tant que réalisateur, je jure de m’abstenir de tout goût personnel ! Je ne suis plus un artiste. Je jure de m’abstenir de créer une œuvre car je considère l’instant comme plus important que la totalité. Mon but suprême est de forcer la vérité à sortir de mes personnages et du cadre de l’action. Je jure d’y parvenir par tous les moyens au détriment de tout bon goût et de toute considération esthétique. Ainsi je prononce mon vœu de chasteté.

Copenhague, lundi 13 mars 1995,

Au nom de DOGME 95,


Lars von Trier & Thomas Vinterberg

Pour faire court, le Dogme95 vise à produire des films dont le « but suprême est de forcer la vérité ». Plus d’effets spéciaux, plus de lumière artificielle, plus de musique en fond, plus de caméra stable… Toute l’attention va aux personnages et à l’histoire. Le mouvement est clairement inspiré de la Nouvelle Vague française des années 60, qui poussait à l’expérimentation cinématographique via des nouvelles manières de narrer, filmer, réaliser, éditer. Le manifeste du Dogme95 s’inspire d’ailleurs explicitement de l’essai de François Truffaut datant de 1954, « Une certaine tendance du cinéma français », qui a lancé la fameuse French New Wave. Mais le Dogme95 a plus d’ambition encore : pas seulement produire de nouvelles œuvres expérimentales, mais avoir une véritable influence sur l’industrie cinématographique.


C’est dans ce contexte que naît, en 1998, le deuxième film de Thomas Vinterberg et premier film reconnu du Dogme95 : Festen.


Festen et le cinéma à nu


Festen est non seulement le premier film du mouvement du Dogme95, mais aussi une de ses figures emblématiques. Le film a rencontré un grand succès, notamment à Cannes où il a remporté le Prix du Jury. Il coche toutes les cases de la liste énoncée dans le Vœu de chasteté, sauf la neuvième, étant tourné en numérique et pas en 35mm – nous y reviendrons par après.


Festen veut déshabiller le cinéma. Ça donne un résultat très cru. Au début c’est ça qui m’a dérangée : c’est difficile de rentrer dans l’histoire et d’apprécier ce qui se passe à l’écran sans toutes les fioritures habituelles qui rendent l’image et le son attractifs. Le début du film semble très vide et ennuyeux. J’ai d’ailleurs dû m’y reprendre à deux fois avant de le regarder en entier tellement j’avais du mal à accrocher à la première demi-heure. Et puis, une scène change tout. Une scène où j’ai pris conscience de la particularité des films simplifiés au strict minimum.


Déjà, c’est clair que Festen aborde un sujet de base très intime : l’inceste, et la pédophilie dans le cercle familial. Et Vinterberg amène ce sujet dans un contexte de fête de famille, dans une maison de campagne coupée du monde. Un huis-clos d’une heure et demie, où tout se passe presque dans une même pièce - la salle de fête. Pour couronner le tout, le titre : « la fête ». Dès le moment où le/la spectateur·trice comprend l’ironie derrière ce choix de titre, il est déjà trop tard et il est happé par l’intensité et le drame représenté derrière la caméra.

Festen de Thomas Vinterberg © Les Films du Losange

Cette ambiance très intime devient presque anxiogène grâce aux contraintes du Dogme95. Tout d’abord et surtout au niveau des acteur·trice·s : toute la place est laissée aux dialogues et aux silences. Pas de musique pour remplir les blancs. Des gros plans sur les visages et les expressions. Sur le plateau de tournage, seuls les acteur·trice·s principaux·ales sont au courant du script et du déroulement des scènes. Les figurant·e·s découvrent l’histoire au moment où ils·elles sont filmé·e·s : leur choc est réel et leurs réactions spontanées. Ça donne aux scènes une intensité folle.


Un autre élément très fort est la caméra. Déjà c’est important de relever que Vinterberg n’a pas respecté son propre dogme : Festen est filmé avec une caméra numérique, et pas en 35mm, c’est-à-dire le format standard des bobines cinématographiques. Mais le réalisateur défend qu’il a voulu exploiter le côté naturel du numérique et la liberté qu’il pouvait apporter : il a choisi la caméra la plus petite et la plus nulle qu’il a pu trouver. Le film est tourné avec un caméscope compact porté à bout de bras. L’image est spontanée, instable.


Elle passe de personnage en personnage et zoome maladroitement sur les visages. Au début, ce format est dérangeant. Mais au fur et à mesure du film, j’ai pris conscience de son effet : j’avais l’impression de regarder des images filmées par un vieil oncle présent à la fête de famille. Ces espèces de vieux films qu’on regarde encore avec émotion dix ans plus tard sur une télé pourrie. Sauf que ce qui est représenté à l’écran dérange : ce ne sont clairement pas de joyeux souvenirs de famille, c’est très intime. Ça en devient étouffant. Je me sentais comme une voyeuriste qui n’avait pas sa place à ce repas, écoutant des conversations qui ne me regardaient absolument pas. Ça donne aussi l’illusion que le film n’est qu’un prétexte, et que les événements qui se déroulent derrière la caméra seraient arrivés même si le réalisateur n’avait pas été là pour les représenter : c’était l’objectif bien sûr.


Le bilan et l’influence


En mars 2005, dix ans après la proclamation du manifeste du Dogme95, Lars von Trier et Thomas Vinterberg annoncent qu’ils arrêteront de porter la responsabilité du Dogme95 et de décider quelles œuvres le respectent ou pas. C’est la fin du mouvement. Les créateurs auront labellisé en tout 31 films, officiellement reconnus comme respectant les règles du dogme, le dernier étant El Desenlace de Juan Pinzás, un réalisateur espagnol. Parmi les plus populaires du genre, on peut notamment compter Les Idiots (Idioterne) de Lars von Trier, Julien Donkey-Boy de Harmony Korine et Open Hearts (Elsker dig for evigt) de Susanne Bier.

La Chasse de Thomas Vinterberg © Pretty Pictures

Le Dogme95 pourrait être vu comme une simple phase courte, éphémère et expérimentale de l’histoire du cinéma. Mais ça laisse des traces. Il suffit de regarder l’incroyable Jagten (« La Chasse ») de Vinterberg, sorti en 2012. Le Dogme95 n’est peut-être pas scrupuleusement respecté, mais il reste présent en filigrane. On ressent cette envie de faire un film nu, cru. L’intensité est tout aussi présente que dans Festen. En plus, les deux films traitent du même thème, la pédophilie, en l’abordant de deux points de vie opposés. Je vous conseille d’ailleurs vivement les deux films, qui peuvent être considérés comme deux faces d’une même pièce. Si le style du réalisateur vous parle, vous serez très touché·e.


Sarah Rousseau,

étudiante en Langues Germaniques et en Sciences Politiques à l’ULB & présidente de l’Association des Cercles Étudiants de l’ULB.


Bibliographie :


1. A. (2014, 15 mars). Festen (the Celebration) – Dogme #1 | Dogme95.dk - A tribute to the official Dogme95. Dogma95. http://www.dogme95.dk/celebration/


2. Chatelet, C. (2006). Dogme 95 : un mouvement ambigu, entre idéalisme et pragmatisme, ironie et sérieux, engagement et opportunisme. 1895, 48, 46‑73


3. Thomas Vinterberg analyse son film culte : Festen. (2018, 16 novembre). [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=KyP7ygVL1TU (avec spoilers)


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