• Bruno Belinski

“Crash” de Cronenberg : un monde dystopique contemporain

Le déconfinement estival fut une bouffé d’air frais pour les salles de cinéma qui ont pu exhumer certains films en cette circonstance. Parmi ceux-ci : “La Leçon de piano” de Jane Campion, “Inception” de Christopher Nolan et “Crash” de David Cronenberg. Ce dernier est un choix audacieux. Non seulement il fit un énorme scandale au Festival de Cannes en 1996 mais il est également considéré par certains critiques comme une coquille vide, un film qui feint de jouer le rôle de la dystopie pour livrer finalement des scènes bassement érotiques. Après l’avoir redécouvert et analysé vingt-quatre ans plus tard, le film offre vraisemblablement plus que cela et veut montrer une nouvelle aliénation moderne : celle du sexe et de la machine.

Dans “Crash”, ce qui marque le plus est l’inexpressivité du personnage principal. Il regarde par la fenêtre de son énorme building les voitures fendre l’air par milliers sur les autoroutes débouchant en plein centre-ville. Le siècle de la vitesse et de la consommation solitaire est le sien. On doit se dépêcher et courir après les sensations fortes de notre temps tout en restant indifférent à ce que fait son voisin. Replié dans son appartement avec sa femme comme un perroquet docile en cage, James Bale tente de pimenter sa vie sexuelle. Chacun va voir ailleurs pour ensuite se raconter leurs expériences adultères. Alors que James rentre un jour du boulot, il percute une voiture en sens inverse et se retrouve blessé à l’hôpital avec sa victime qui perd son compagnon. Pour surmonter leurs traumatismes respectifs, les deux blessés vont à des représentations réelles et illégales de collisions. Elles sont réalisées par Vaughan, le chef d’une secte qui semble vénérer les accidents de voiture, qui sont vus comme une nouvelle manière d’avoir des orgasmes. D’abord quelque peu rebutés par cette étrange passion, ils vont intégrer progressivement le système malsain de cette secte et entraîner la compagne de James. Un pareil jeu ne peut bien se terminer.

© Imagine Film

Le film ne laisse à coup sûr pas indifférent par son prétexte radical. Les scènes où les personnages risquent leur vie tout en se laissant aller à des ébats sexuels provoquent un malaise évident où répulsion et séduction semblent s’alterner. Après réflexion, on peut simplement se dire que Cronenberg a voulu provoquer le spectateur en lui proposant une expérience intense et malaisante. Mais ce serait passer d’un revers de main trop rapide certaines critiques sociétales que le film propose implicitement.


Deux hypothèses peuvent être retenues.


Premièrement, par l’inexpressivité et l’avidité sexuelle de ces personnages, Cronenberg semble nous montrer une société où les émotions n’existent plus, où les individus règnent dans un néant existentiel et ne savent plus communiquer. Le sexe n’est plus qu’un besoin pressant à satisfaire et sa monotonie amène les protagonistes à toujours pousser les expériences vers des contrées extrêmes. Et c’est peut-être cela qui met le plus mal à l’aise : cette vision d’un individualisme sexuel profond qui corrode toutes les valeurs transcendantales comme l’amour ou l’empathie.

© Imagine Film

Deuxièmement, le film nous met face à un concept bien connu des marxistes : le fétichisme de la marchandise. Pour faire simple, l’idée est que la marchandise n’est pas que la somme de travail entreprise pour la produire et l’utilité qu’elle pourrait avoir mais qu’elle a une valeur par elle-même, mystique et illusoire. De nos jours, on achète plus uniquement une voiture pour se déplacer mais également pour avoir un certain standing, se définir en tant que personne et aussi pour se déplacer à toute allure sans prendre toujours en compte les risques encourus. En ce qui concerne le sexe, de plus en plus de marchandises ont fait leur apparition sur le marché : godemichets, vibromasseurs, lubrifiants etc. L’être humain se sert de plus en plus d’un moyen extérieur qu’il met entre lui entre lui et son partenaire sexuel. Parfois au détriment d’une recherche dans la communication pendant l’acte. Dans “Crash”, Cronenberg a sans doute voulu livrer un message nihiliste en critiquant cette société de consommation qui a fini par accompagner notre vie sexuelle et cette recherche systématique de sensations fortes de l’homme moderne qui ne l’aide pas à mieux se comprendre ni à communiquer avec autrui. La voiture est la dernière étape de l’externalisation du sexe, celle qui mène l’être humain vers son autodestruction.


En conclusion, le film de Cronenberg peut être éclairant pour développer une vision du monde critique de notre société sur le rapport aux autres et à la marchandise.


L’hypothèse du scandale qu’il constitue encore aujourd’hui est sans doute que le film nous met face à des angoisses et certains désirs refoulés que les plateformes pornographiques par leurs catégories ont souvent, malgré elles, mis au grand jour.

Cette rupture de ton (le fait qu’on vienne voir un film de science-fiction et qu’on ait l’impression de voir un autre genre) peut aussi expliquer pourquoi on le tacle facilement de pornographe. Pour cela, il est une expérience intéressante, d’autant plus que le monde dystopique proposée n’est pas aux antipodes du nôtre. Il amène aussi les néophytes à s’intéresser à la filmographie de Cronenberg qui de Scanner à Videodrome a réussi à se servir du cinéma de genre pour créer des œuvres critiques et originales.


Bruno Belinski,

étudiant à l'Institut des Hautes Etudes des Communications Sociales (IHECS).


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